Creative Wallonia : la créativité doit sauver la wallonie!

03/12/2010
Sauver la Wallonie par la créativité?

Le 29 novembre sʼest tenue à Liège la conférence Creative Wallonia, lancement de la stratégie de développement économique wallonne basée sur la créativité et lʼinnovation. Quatre jeunes chercheurs et consultants de Montréal et Strasbourg se sont rendus à l'événement qui, par sa programmation et son ampleur, était attendu avec anticipation.

 “Dire qu'un paradoxe contient toujours une vérité n'est même plus un paradoxe". Poursuivant la réflexion de Jean-Claude Carrière à ce sujet, les conclusions de la journée Creative Wallonia apparaissent alors criantes de vérité : loin des idées reçues, une reine du punk-fashion, un scénariste conteur, un orateur designer et le prince du design italien nous ont exposé une vision de la créativité s'éloignant des perspectives monoculaires trop souvent martelées par les gourous de l'économie créative.

À Liège, comme dans plusieurs autres régions, les instances publiques sʼintéressent à la créativité y voyant la nouvelle manne du développement économique de leurs régions. Ce nouveau moteur économique - la créativité -, est prometteur dans le cadre d’une société basé sur l’innovation et devrait permettre à des territoires de renouveler le succès qu'ils ont connu par le passé reposant sur un tissu industriel. Néanmoins, ce changement de partadigme appelle à de nouvelles dynamiques qui requièrent un dosage subtil. Ayant favorisé pendant longtemps les grappes industrielles, il est effectivement essentiel de comprendre la nuance : la créativité est un phénomène stimulé à la frontière de communautés différentes - entreprises, artistes, designers, citoyens, fonctionnaires, etc. - impliquant la mise en commun de talents hétérogènes. Cet assemblage de l'improbable requiert des méthodologies nouvelles qui, seules, peuvent mener à l'établissement de tissus créatifs forts. Force est d'admettre que l'expérience Creative Wallonia a permis une telle mise en commun.

Pendant une journée, largement financée on le devine par la Région Wallone, trois axes de réflexion sur la formation de ces écosystèmes nous ont été proposés : rôle des citoyens et des étudiants, réseaux et décloisonnement, valorisation des actes pratiques. Cette approche, dans la même veine que celle de Jean-Jacques Stréliski dans sa dernière chronique Questions d'image (journal Le Devoir), considère que le creuset de la créativité repose dans la dimension interdisciplinaire des manifestations. Après la grand-messe strasbourgeoise sous forme d'École d'automne, cette initiative liégeoise confirme le fait que plusieurs villes européennes sont en voie de saisir l'essence du changement de paradigme.

À Liège, l'ambiance était à la pensée oxymorique : l'équilibrage subtil du paradoxe engendrant la créativité. Dans ce registre, le designer Alberto Alessi appellera d'abord les vertus de l'échec, indispensable au succès car définissant les frontières du possible créatif. Pour lui, les objets doivent accomplir une synthèse entre créativité et désir : la création étant ce travail d'équilibriste, d'identification d'une borderline qui consacrera ou sacrifiera un projet : "avec des idées trop évoluées, on crée des objets qui ne se vendent pas". La frontière entre "possible et pas possible" est exploitée par Alessi comme par de nombreux autres designers contemporains. Il ne s'agit d'ailleurs pas d'impossible, mais de non possible, subtilité provenant de l'adéquation entre usage et esthétique. Cette synthèse entre l'art de l'ingénieur et l'art du créateur artistique est rendue possible par le travail et la passion : "if children learned to knit instead of pushing computer buttons", nous dit Vivienne Westwood, "I'm sure that we'd be much better off".

C'est aussi, paradoxalement, l'un des enseignements de cette journée, que cette contradiction entre l'ancien et le moderne, la tradition et la création. Question philosophique séculaire, s'il en est, mais combien pragmatique dans les mots de Jean-Claude Carrière, pour qui la création n'est pas percluse par la tradition et le risque, mais plutôt comme une synthèse fine mêlant tradition, art, technologie, industrie, techniques et talents. L'objet de la création doit avant tout dépasser le marché et intégrant une valeur poétique. Dans cette perspective, l'artiste devient un "guetteur" qui intensifie, ou freine, les initiatives prises dans les sphères que les règles de gestion poussent à rester éloignées de la borderline évoquée par Alessi. Carrière juge qu'il existe toujours un besoin énorme d'art et de poésie, besoin contraint ni aux livres, ni aux musées. C'est sur ces espaces qu'il fonde l'espoir d'un monde plus humain et plus créatif. La contrepartie de ce rapport particulier à la tradition touche évidemment aux questions de propriété intellectuelle, qui n'ont pas été épargnées par les conférenciers. Impossible, nous dit Carrière, de créer quoi que ce soit en ne partant de rien : "tout ce qui n'est pas de la tradition est du plagiat". Un paradoxe,
que Nick Leon évoquera en réponse à l'enthousiasme d'Edith Keller sur la démultiplication des brevets, le directeur de Design London apportant un point de vu mitigé : "hundreds of thousands of patents will be published this year, and that will not generate any value except for patent lawyers". Même son de cloche chez Westwood, qui voit la mode comme l'art de réinventer l'existant. L'intervention récente de  Johanna Blakley sur la plateforme TED (TEDxUSC), renchérit également sur ce point en montrant nombre d'exemples par lesquels la plateforme libre de création instituée dans la mode a transformé ce secteur d'une industrie de l'utile, vers des segments artistiques et créatifs à part entière.

Si la créativité wallonne pouvait aux premiers abords évoquer un paradoxe fort, cette journée aura montré
que tradition, talent, techniques et rêve constituent les fondements du processus créatif. L'émergence d'une société de la créativité wallone pourrait permettre à la région de se réinventer, et d'accoucher d'une vérité nouvelle pour pousser ses citoyens à l'action, "to get out and do it", comme le disait Nick Leon. Il faut pour cela que les instances dirigeantes évitent les glissements rhétoriques et théoriques faciles, promeuvent de telles rencontres de l'improbable notamment en mettant a disposition des outils, des espaces de rencontres et des ressources, et réfléchissent sérieusement aux enjeux de propriété intellectuelle. S'ils y parviennent, ils pourront toujours compter sur une génération d'intellectuels blogueurs et voyageurs pour les soutenir dans leurs efforts les plus fous. Nous y sommes presque.

Merci à la communauté Twitter sous hashtag #crw pour leurs contributions.

Co-écrit par Francis Goselin, Isabelle Guyot, Patrice Létourneau et Émilie Pawlak

Ce billet est également disponible sur le site de MosaiC


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